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 Pontifical Council for the Pastoral Care of Migrants and Itinerant People

People on the Move - N° 87, December 2001

 

Le pèlerin de l’an 2000 
interpelle l’Église…[1]

Père Philippe GOFFINET,
Théologien
Directeur des Pèlerinages Namurois, Belgique

[Italian summary, English summary]

Mon exposé s’efforcera de rencontrer la préoccupation de l’Association Nationale des Directeurs Diocésains de Pèlerinages (ANDDP) qui s’est donné comme objectif, pendant deux ans, de se redéfinir comme outil pastoral au service des pèlerinages et des pèlerins, compte tenu des évolutions en cours (les enquêtes auprès des membres de l’association notamment) et quelle que soit la destination du pèlerinage. Il s’inscrit dès lors dans une dynamique ouverte par les Congrès des dernières années qui ont essayé de comprendre ce qui est en train de changer et qui ont déjà proposé des réponses plus appropriées du point de vue de l’organisation et de l’animation des divers pèlerinages.

Cette préoccupation intervient dans le contexte d’une modernité marquée par une « technicisation » de plus en plus poussée (du point de vue des moyens de communication par exemple), mais où réapparaît une recherche religieuse sans contours bien précis (la nébuleuse ésotérique du New Age a beaucoup de succès et est soutenue par un réseau important de publications diverses), qui déborde largement le monde chrétien mais le traverse également. Ce qui laisse entendre que beaucoup de personnes se reposent aujourd’hui des questions existentielles fondamentales (à propos des raisons de vivre et d’espérer), qui ne sont pas honorées par la modernité scientifique. Mais ces personnes ne se tournent pas nécessairement vers les Eglises pour trouver des réponses. Avec un certain goût pour le zapping et de façon très individualiste, elles cherchent dans d’autres religions, d’autres traditions spirituelles, d’autres cultures… pour en retirer ce qui leur semble convenir comme réponse pour le moment. Cette description sommaire ne concerne sans doute pas encore la majorité de nos pèlerins, souvent encore très à l’aise dans les structures de leur Eglise. Mais on est bien forcé de constater que les « réflexes » de base de bon nombre sont marqués par la modernité : sens de plus en plus fort de l’individu et de son autonomie, de sa liberté de conscience, une méfiance par rapport à l’argument d’autorité, une attitude plutôt ouverte au pluralisme des opinions, des religions, une tendance de plus en plus affirmée à séparer la religion de l’éthique, une ouverture à une vérité que l’on cherche ensemble…

Cette préoccupation, l’ANDDP la porte dans une Eglise catholique que je sens pour ma part un peu crispée et mal à l’aise face à ces changements de mentalité et qui peine un peu à entrer réellement en dialogue avec cette modernité. Non pas pour y rappeler avec force ces convictions de toujours, mais pour apprendre aussi du nouveau contexte culturel qui véhicule lui aussi des valeurs essentielles. Une attitude de dialogue qui était au cœur de la démarche conciliaire de Vatican II et qui avait le mérite de redéfinir l’Eglise comme le peuple de Dieu, cheminant au cœur du monde d’aujourd’hui, et cherchant avec d’autres des chemins d’humanisation et mettant dans cette recherche toute sa richesse de son trésor spirituel.

Dans cet exposé, je souhaiterais déployer quelque peu la puissance salvatrice que l’Eglise, conduitede l’Esprit Saint, a reçu de son fondateur. Salut, espérance, rédemption… des mots que nous manipulons allègrement les uns et les autres dans nos pèlerinages, mais qui résonnent parfois de manière étrange dans la tête et le cœur des pèlerins… Des notions avec lesquelles d’ailleurs nous sommes parfois un peu brouillés ou mal à l’aise… et qu’il nous faudrait revisiter un peu, dans l’espoir que cette visite pourra nourrir autrement nos animations de pèlerinages et la proposition de la foi chrétienne que nous y faisons.

Je situerai mon exposé dans la foulée de celui du Père Dubreil l’an dernier qui s’est attaché à montrer comment et à quelles conditions le Pèlerinage peut être une véritable démarche de foi aujourd’hui, dans la société actuelle et, comme lui, je me suis laissé guider par la « Lettre aux catholiques de France » de 1996 en m’inspirant des 3 dimensions de la foi qui y sont proposées et qui structureront mon exposé.

  1. Se fier au Dieu de Jésus-Christ
  2. Dans l’affrontement au mal
  3. Pour un témoignage évangélique qui soit une invitation à l’espérance.

Ma réflexion théologique et pastorale s’appuiera sur mon expérience actuelle de curé dans un secteur rural du diocèse de Namur (Belgique), d’animateur de pèlerinage (et de la connaissance limitée que je peux avoir de ce terrain) et de théologien qui est invité à proposer la foi chrétienne à des étudiants universitaires (Faculté de Droit et de Médecine à l’Université Catholique de Louvain).

1.     Se fier au Dieu de Jésus-Christ

A partir de mes lieux d’engagement, je perçois l’urgence de continuer à « re-christianiser » la notion même de Dieu et nos pratiques de pèlerinages avec beaucoup de douceur, de respect pour les gens et en partant de ce qu’ils vivent. Mais c’est aussi un devoir.

1.1 Ceci peut se traduire par une re-lecture non moralisatrice et non culpabilisante de l’Evangile où l’on fait percevoir que le cœur de la Bonne Nouvelle c’est d’abord QUELQU’UN qui vit et fait vivre la proximité du règne de Dieu : cette proximité est en quelque sorte le thème-source de toute la vie de Jésus (paroles, rencontres, signes) et cette proximité, c’est Jésus lui-même. Jésus qui nous ouvre le cœur de son Dieu et Père, un cœur sans frontières, qui aime chacun passionnément et gratuitement, qui connaît chacun par son nom et n’exclut personne. Amour sans conditions. Un Dieu qui aime sans préavis (Daniel Marguerat). Entrer dans une logique de la gratuité, de l’excès, de la fête… et tordre le cou à cette logique du donnant-donnant qui fait de Dieu un « boutiquier ». En Jésus, l’amour a fait les premiers pas. Le Dieu du sourire que Bernadette a découvert dans le sourire de la Dame qui la regardait comme une personne regarde un autre personne et qui lui disait « vous ».

1.2 Il me paraît important de souligner sans relâche cette dimension (qui donne au christianisme sa spécificité), car beaucoup de nos pèlerins ont vécu tellement de choses difficiles qu’ils ont une image négative d’eux-mêmes… qu’ils ont le sentiment que personne ne les regarde et ne les aime… qu’ils sont trop moches et qu’ils n’ont rien à faire valoir aux yeux de Dieu. Ces gens qui véhiculent encore une image d’un Dieu tout-puissant, d’une toute-puissance qui écrase et qui culpabilise… et qui les enfonce encore un peu plus dans leur propre désespoir. « Dieu m’aime tel que je suis et il me rejoint dans les méandres souvent tortueux de la vie ». Voilà le message à faire passer coûte que coûte… Même si cela nous vaut pas mal de discussions avec les gens sur l’attitude de l’Eglise à l’égard de certains chrétiens (les divorcés remariés notamment).

1.3 En mettant ainsi en évidence cette image de Dieu telle que Jésus la vie et la dit, nous pouvons mieux faire percevoir que la foi, c’est d’abord une affaire de CONFIANCE à quelqu’un avant d’être une adhésion intellectuelle à des vérités révélées et à une morale donnée. Une expérience qui peut facilement trouver des appuis dans la vie de tous les jours. Se fier, s’appuyer sur quelqu’un qui est comme un rocher, une citadelle, un rempart (expérience du passage de la grotte que l’on peut remplir d’Evangile en ce sens…). Nous entrons dans la dimension relationnelle de la foi qui reste un formidable pari d’existence. Pas une foi sans contenu, mais une foi qui prend le risque –à partir de ce qu’elle connaît de Dieu en Jésus-Christ- de s’appuyer sur lui en pressentant que c’est de ce côté-là que se trouve la vie, le bonheur, l’espérance. Et la vie selon ce que nous dévoile Jésus est justement du côté de la non-exclusion, d’un amour sans frontières… du Père qui continue à ouvrir les bras même quand le fils a claqué la porte.

1.4 Dans notre animation pastorale et liturgique, il faudrait sans doute encore davantage remettre les gens en contact vivant avec ce langage extraordinaire de Jésus que sont les Paraboles. Elles montrent très concrètement, et dans un langage simple et imagé, comment le Dieu Père se trouve impliqué dans les relations humaines et dans les situations les plus habituelles de la vie. Là, de nouveau, il faut dénoncer cette idée fausse, mais qui a alimenté notre spiritualité et notre pastorale, selon laquelle Jésus aurait employé des paraboles et des images parce que ses auditeurs étaient trop bêtes pour comprendre un exposé bien charpenté et intellectuellement irréprochable. Comme le souligne Daniel Marguerat, dans un petit livre remarquable sur Jésus[2], les paraboles ne sont pas des béquilles pour les imbéciles. C’est peut-être le seul langage qui convienne pour parler d’un Dieu qui se fait proche des hommes. Il est très chargé affectivement, il met en route des images fortes et des situations humaines habituelles. Un Dieu un peu fou, passionné des hommes et qui vient solliciter de leur part une réponse libre qui les engage –corps et âme- dans la grande et belle aventure du Royaume. La parabole n’enseigne pas, elle fait entrer dans le jeu de la communication : « Elle n’enseigne pas, car l’heure est à rencontrer le Dieu proche, non à entasser entre lui et nous d’inutiles connaissances ; elle n’enseigne pas, mais change le regard sur le monde. Au lieu d’être un discours sur le Royaume, la parabole est le langage du Royaume…» Marguerat, 39.

1.5 Ce que la parabole nous ouvre comme espace de communication où joue à fond la liberté de l’auditeur ou du lecteur, se retrouve aussi dans les rencontres significatives de Jésus (Zachée, la femme adultère, la pécheresse chez Simon…). Il casse la logique mortelle et culpabilisante du mérite et du donnant/donnant (du pur et de l’impur) pour conduire ses interlocuteurs dans la logique de l’excès : « Aujourd’hui, le salut est entré dans cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham » (Lc 19,9). Peut-être que pour la première fois de sa vie, cet homme-là, riche, petit et honni, qui a tout misé sur le fric, a rencontré quelqu’un qui l’a regardé comme une personne… et qu’il existe enfin vraiment devant Jésus qui a fait les premiers pas, qui s’invite chez lui… Pas de conditions exprimées dans ce face à face de vie et de résurrection. Mais Zachée, fort de cette expérience nouvelle, comprend de lui-même que son rapport à l’argent doit changer. Le cercle de mort est cassé, ouvert.

1.6 Des connaissances sur Dieu, les gens en ont plein la tête… Et souvent leurs conceptions relèvent du Dieu que Jésus refuse d’être : le tout-puissant d’une force qui écrase, le Dieu qui serait jaloux de la liberté de l’homme, le Dieu concurrent et non pas partenaire, le Dieu qui s’imposerait par l’exploit… et qui descendrait de la croix… le Dieu qu’on pourrait acheter par des messes ou des bougies, qui résoudrait les choses à notre place… Tout cela se retrouve d’une manière ou d’une autre dans nos pèlerinages… Alors comment, avec douceur et beaucoup de respect, les amener à découvrir avec un peu plus de vérité (et de bonheur ?) le Dieu de Jésus-Christ ? Tel est, me semble-t-il, un des enjeux importants de nos pèlerinages ! En partant de ce que les gens vont y vivre de toute manière (grotte, eau, lumière…) et en essayant de remettre tout cela en communication avec la Révélation et la foi vivante. J’ai signalé le chemin des paraboles… mais il y a aussi toute l’expression symbolique de la liturgie (mais ceci relève d’autres instances et d’autres compétences).

2.     Dans l’affrontement au mal et/ou, pour reprendre une expression de Paul Ricoeur[3], « en dépit du mal ».

Les deux expressions ne sont pas équivalentes, mais elles traduisent chacune à leur manière, deux dimensions du rapport au mal que nous trouvons dans les évangiles.

2.1. L’affrontement au mal occupe une large part du ministère de Jésus. Il n’y a chez lui aucune attitude doloriste, aucune complaisance avec ce qui défigure et détruit l’être humain. Jésus manifeste au contraire une détermination peu commune dans sa lutte contre toutes les formes de souffrance et de mal qu’il peut faire reculer. Il défatalise en quelque sorte le mal et il en donne des signes concrets que nous appelons des miracles, des guérisons. Qui sont moins des signes de puissance qui manifesteraient la divinité de Jésus (tendance apologétique) que des gestes forts qui signifient concrètement qu’avec Jésus et l’irruption du règne de Dieu, la souffrance et le mal n’ont pas le dernier mot. Et c’est là que joue à plein la défatalisation… La souffrance, le mal ne viennent pas de Dieu et ne sont pas envoyés par Dieu comme des punitions pour les péchés des hommes… Ils sont inscrits dans la finitude même de l’homme et font partie de sa condition humaine mortelle. Mais là où la maladie devient source d’exclusion, Jésus se mobilise. Là où la maladie (le handicap) deviennent sources d’enfermement, Jésus s’insurge. Ni lui, ni ses parents (Jn 9,3). La prise en charge de la personne souffrante et malade, la véritable compassion… telles qu’on les voit s’exprimer à Lourdes ou ailleurs nous plongent en plein Evangile. Manifester à quelqu’un qui souffre qu’il reste une personne humaine aimable, respectable, qu’il garde toute sa dignité… L’exclusion, aujourd’hui, réside davantage peut-être dans le refus d’accepter la mort comme la fin normale de la vie. L’acharnement de survie qui engendre souvent beaucoup de souffrances, surtout relationnelles (quand les personnes sont coupées des leurs et interdites de visites), oblige à lutter pour que les hommes et les femmes puissent finir leur vie dignement et humainement… sans aller immédiatement à la solution ultime de l’euthanasie qui se situe dans la même logique que celle de l’acharnement (j’ai tout essayé, rien ne marche… donc j’élimine).

2.2. Croire et espérer en dépit du mal… Nous touchons la question angoissante de l’avancée même du Royaume de Dieu, et donc de l’espérance, qui reste liée, comme pour les disciples de Jésus, à l’image que l’on se fait de Dieu. Il me semble important de ne pas isoler la souffrance et la croix de Jésus du reste de sa vie. Une vie qui a été toute entière tournée vers les autres et soucieuse de les éveiller sans cesse à la vie, à l’espérance… à briser tous les cercles de mort pour faire entrer les gens dans la dynamique de l’espérance. Alors quand le mal nous tombe dessus et qu’il n’y a plus rien à faire… nous pouvons au moins laisser retentir les paroles de Jésus que nous rapportent les évangiles : « Père, s’il est possible que cette coupe s’éloigne de moi... ». « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». N’ayons pas peur de laisser retentir ces paroles, sans courir trop vite vers des explications hasardeuses qui voudraient tout de suite amortir ce que ces paroles de Jésus portent comme cris de souffrance et de révolte. Les cris de celui qui veut vivre, qui n’accepte pas la mort comme cela ; le cri de celui qui ne va pas vers la mort la fleur entre les dents… Dieu a rejoint l’homme jusque dans ses cris de révolte. En évoquant cela, j’ai devant les yeux et dans le cœur, tant de personnes à qui on a dit, au nom de Dieu, quelles ne pouvaient pas se révolter, que ce qui leur arrivait était la volonté de Dieu. On les a assassinées et on a assassiné Dieu. L’espérance n’est pas une affaire de volonté, c’est un travail qui passe par un long temps de deuil, de révoltes, de cris et qui n’est jamais fini. Il faut que nous y soyons très attentifs lorsque nous animons des chemins de croix. Les mots que nous y prononçons sont parfois terribles et mortels… comme ils peuvent devenir libérateurs et permettre à des gens d’avancer dans l’espérance.

2.3. En étant bien attentifs à ne pas dire n’importe quoi quand nous parlons du salut par la croix. « Ce n’est pas la souffrance de Jésus qui nous sauve ; c’est l’amour avec lequel il a vécu cette souffrance ; c’est tout autre chose » (Yves Congar). Certaines présentations du salut chrétien en arrivent encore trop à isoler la croix de Jésus du reste de sa vie. Comme s’il était venu sur terre uniquement pour mourir et y mourir atrocement pour rétablir avec le Père les ponts qui avaient été coupés par la faute des premiers parents. Une mort atroce destinée à apaiser la colère de Dieu… et à faire oublier les péchés des hommes. La croix de Jésus n’a de sens que dans l’aboutissement par amour d’une vie vécue par amour pour les hommes. Elle est le jusqu’au bout de l’amour. Ce qui sauve, ce n’est pas la croix ou la souffrance… ce serait horrible, mais l’amour qu’il a manifesté dans sa vie et son chemin de croix. C’est sa façon à lui de faire naître la vie et d’ouvrir à l’espérance, même dans les situations humaines les plus tordues et les plus embrouillées. En sachant que ce chemin-là le conduirait vers l’affrontement avec les autorités religieuses de son temps et vers la mort. Dès lors, la souffrance en elle-même n’est pas rédemptrice. Elle est un mal qu’il faut combattre de toutes ses forces. Rien de fataliste dans la vie de Jésus, ni de doloriste, ni de morbide. Comme le signale très justement X. Thévenot[4], il faut prendre conscience de nos raccourcis de langage et notamment à propos de l’expression : le Christ nous rachète par ses plaies ou par sa souffrance. « Le Christ nous rachète par ses souffrances » veut dire radicale en son Père et de confiance en l’homme, d’espérance folle en la Promesse de Dieu et en la possibilité de conversion de l’homme, d’amour passionné envers le Père et envers l’homme surtout quand celui-ci est perdu et délaissé. . Et cette foi, cette espérance, cet amour l’on amené à des choix de vie qui ont rencontré la résistance des hommes et l’ont ainsi conduit à subir les tourments de la passion et de la croix. Ce qui rachète ou libère, ce n’est pas la souffrance en elle-même de Jésus, c’est qu’au cœur de sa souffrance il a su rester un homme pleinement croyant, espérant, aimant ».

2.4. Dans ces situations toujours difficiles qu’il nous est donné de rencontrer, il ne faut jamais perdre de vue que nous avons affaire à des personnes singulières, dont l’histoire humaine est unique. Et qu’il serait déplacé de parler de La souffrance ou de vouloir en chercher Le sens. Il faut sans doute plus modestement permettre à des personnes qui souffrent de « donner sens » à leur vie, d’être acteurs de leur histoire et, s’ils sont croyants, de les remettre en contact vital avec la vie et la mort de Jésus… qui peuvent aider à donner du sens en faisant le pari de l’espérance.

2.5. De ce point de vue, le témoignage des gens est capital et, à Lourdes notamment, nous en percevons les fruits. Mais il nous faut aussi parler. Alors pourquoi pas nous en référer à ces quelques paroles de Jésus que nous ont laissé les évangiles (même si par ailleurs elles portent déjà la foi des évangélistes et de leurs communautés). Le chemin de croix du manuel du pèlerin de Tardy les rappelle avec bonheur. Elles peuvent ouvrir des chemins… dans des situations humaines diverses. Elles sont des paroles qui ouvrent l’avenir (« Aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis ». « Père, pardonne-leur car ils ne savent ce qu’il font ». « Femme, voici ton fils, fils voici ta mère ». Elles sont riches de vérité humaine : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». « J’ai soif ». Elles expriment la foi : « Père, je remets mon esprit entre tes mains ». ou l’espérance « Tout est accompli ». Sans oublier la profession de foi du centurion romain qui, en voyant comment Jésus est mort s’écrie : « Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu ».

3.     Pour un témoignage évangélique qui soit une invitation à l’espérance

3.1 Dès le début de son ministère, Jésus appelle des disciples pour être avec lui et pour les envoyer prêcher (Mc 3, 13-14). Les historiens les plus pointus manifestent qu’il s’agit là d’un fait historique incontournable. Et très souvent, Pierre, Jacques et Jean sont associés à des moments-clé du ministère de Jésus. Mais ce sont aussi les mêmes qui exprimeront le plus d’incompréhension à l’égard du maître (voir Mc 8, 31-33 à propos de Pierre ; Mc 9, 38 et ss à propos de Jean ; Mc 10, 35-45 à propos des fils de Zébédée.).

3.2 Le choc de la croix sera pour ces disciples le commencement de la débandade. Avec la croix de Jésus et sa mise au tombeau, c’est tout son message et sa pratique de libération qui sont désavoués et il apparaît clairement que les bourreaux de Jésus ont eu raison de l’éliminer car cet homme est un imposteur et un blasphémateur. D’ailleurs, Dieu, celui qu’il appelait son Père, n’est pas venu le délivrer de la mort.

3.3 Pâques et le temps des témoins : cfr I Cor 15. « Malgré leurs dissemblances et leurs invraisemblances, il faut voir ce que les récits de Pâques s’accordent à dire. Ils s’accordent sur trois choses. D’abord, l’expérience de Pâques ne fut pas l’aboutissement d’un processus de réflexion des disciples, mais le résultat d’une initiative de Dieu. Ensuite, les disciples ont accueilli la nouvelle non pas avec soulagement, mais avec scepticisme, et leur résistance à croire dut être vaincue. Enfin, la nouvelle de Pâques culmine dans la révélation bouleversante que Dieu n’était pas du côté des bourreaux, mais du côté de la victime, et se donnait à reconnaître dans ce corps lamentable pendu au bois. Ces trois points d’accord font dire qu’il est trop court d’expliquer Pâques par un phénomène d’hallucination collective, ou par un processus d’autopersuasion du groupe qui refoulerait la réalité pour maintenir sa croyance.. Encore une fois, la découverte que « l’affaire Jésus » n’était pas classée à Golgotha ne venait pas au-devant de l’attente ardente des disciples ; elle est venue au contraire contredire leur sentiment d’échec ». (Marguerat pp 108-109).

Et cet « événement » ne nous est accessible qu’à travers des TEMOINS qui nous en parlent pour en dire le sens et faire partager en quoi leur vie en a été bouleversée radicalement. Il est vivant et nous sommes des vivants. Langage symbolique, chargé d’images et de représentations mais qui nous oblige à inverser notre regard sur la croix. Celle-ci n’est plus l’échec du maître, mais la consécration de sa vie, qui inaugure une nouvelle relation avec ses amis. Chez les disciples de Jésus, nous en percevons les EFFETS : ils reprennent courage et annoncent partout où c’est possible la victoire de Dieu sur la mort et le péché.

3.4 Des témoins qui en vivent et qui commencent à faire exister Jésus comme un Vivant (dimension à laquelle les jeunes sont très sensibles aujourd’hui). Dans la liturgie qui exprime la joie du salut dans toutes les composantes du langage symbolique. Dans la diaconie et le service des frères et des sœurs où se déploie une éthique à la manière de Jésus : préserver partout l’appel à la vie et lutter contre toutes les formes d’exclusion. Le croyant est appelé, seul ou en communauté, à faire naître la vie là où elle est menacée. A l’image des Béatitudes. Le programme n’est pas tracé d’avance, mais à partir des questions qui leur viennent de la vie, les croyants sont invités à puiser dans leur liberté créatrice pour faire advenir aujourd’hui le règne de Dieu. Il y a du grain à moudre pour nos pèlerinages. Liturgies sans doute moins bavardes mais plus expressives du point de vue symbolique pour permettre aux gens de faire une expérience spirituelle essentielle… Offrir des lieux de service, de rencontre des personnes malades et handicapées dans un monde où le pluralisme des opinions et des convictions devient une réalité. Un monde toujours plus marqué par la rencontre des cultures et des religions.

3.5  En nous ouvrant sur le grand large…et en offrant un défi propre à la démarche de la foi chrétienne : comment vivre l’irréductible singularité de notre tradition chrétienne ET l’ouverture aux autres (qui en est une dimension essentielle). Sans vivre des replis frileux ou une dissolution totale dans un relativisme facile (tendance bien repérée par Dominus Jesus). Peut-être faudrait-il rappeler ici ce qu’il est convenu d’appeler l’esprit d’Assise, depuis la journée de prière de tous les chefs religieux du monde invités par le pape Jean-Paul II le 27 octobre 1986. C’est d’abord un esprit de prière, car c’est dans son mouvement d’ouverture au Père que Jésus s’est ouvert aux autres, à tous les autres sans exception. C’est aussi un esprit de pauvreté qui nous interdit de nous approprier de Dieu… pour le reconnaître aussi à l’œuvre chez les autres E. Leclerc[5] le dit avec beaucoup de bonheur : « Peut-être le monde chrétien doit-il d’abord devenir très pauvre pour rencontrer les « autres » et en même temps découvrir la richesse de sa propre foi. Peut-être devons-nous abandonner beaucoup de choses pour apercevoir dans les « autres » le Dieu « plus grand » dont nous parle notre foi. Il nous faut sans doute, à l’école du Pauvre d’Assise, apprendre à rejeter toute suffisance, à nous défaire de toute esprit de possession de la vérité, bref, à laisser Dieu être Dieu, au-delà de nos catégories et de nos définitions. Car c’est dans la mesure où nous renonçons à le posséder que nous le rencontrons vraiment comme Dieu. Le vrai Dieu n’est jamais à notre mesure… Dieu est toujours l’unique, il ne fait pas nombre avec ses créatures, quand bien même il multiplie les alliances avec elles. Il nous faut réapprendre le mystère de Dieu. Il n’y a d’adoration véritable que dans l’aveu de notre pauvreté. Ainsi fermement enracinés dans notre tradition judéo-chrétienne, nous pourrons cheminer humblement avec le Christ, par des chemins non tracés, vers le Père qui est « plus grand que tout ».

Mais pour cela, il nous faut comprendre le salut chrétien dans toute son amplitude. Jésus n’est pas seulement venu sauver ce qui était perdu. Il est venu aussi pour accomplir, sauver en accomplissant. Pas seulement réparer, mais accomplir. Un salut plus originel que notre péché[6]. Un salut, malgré le péché et pas seulement à cause du péché. Il est bon de reprendre notre souffle à ce sujet en méditant à nouveau la lettre aux Colossiens qui manifeste avec beaucoup d’ampleur que le dessein de Dieu, depuis toujours, est de rassembler tout l’univers en Christ : «Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né de toute créature, car c’est en lui qu’ont été créées toutes choses dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles… Tout a été créé par lui et pour lui, il est avant toutes choses et tout subsiste en lui » (Col 1, 15-17).

Notes:
[1]Ce texte reproduit, avec quelques modifications, la conférence donnée par le P. Goffinet à l’occasion du Congrès de l’ANDDP (Association Nationale Directeurs Diocésains de Pèlerinages de France) à Lourdes du 20 au 23 novembre 2001.
[2]Daniel Marguerat, L’homme qui venait de Nazareth, Aubonne, Editions du Moulin, 1990.
[3]Paul Ricoeur, Le Mal. Un défi à la philosophie et à la théologie, Genève, Labor et Fides, 1986.
[4]Xavier Thévenot, Souffrance, Bonheur, Ethique, Salvator, 1990, p. 26
[5]Eloi Leclerc, Dieu est plus grand, Paris, DDB, 1990, pp 155-156.
[6]A ce sujet l’excellent livre de Jean-Noël Besançon, Dieu sauve, Paris, DDB, 1985

 


Il Pellegrino dell’anno 2000 interpella la Chiesa

Riassunto

P. Goffinet, teologo, è direttore dei pellegrinaggi della diocesi di Namur, Belgio. Egli colloca il suo intervento nel quadro della preoccupazione dell’Associazione Nazionale dei Direttori Diocesani dei Pellegrinaggi di Francia (ANDDP) che ha voluto ridefinirsi come strumento pastorale al servizio dei pellegrinaggi e dei pellegrini, nel contesto di una modernità contrassegnata da una “tecnicizzazione” sempre più spinta, ma ove appare una ricerca religiosa dai contorni non ben definiti.

La Chiesa cattolica deve entrare in dialogo con questa modernità, non solo per ricordare con forza le sue convinzioni di sempre, ma per apprendere dal nuovo contesto culturale in cui non mancano valori essenziali.

L’autore sottolinea la potenza salvifica che la Chiesa, guidata dallo Spirito Santo, ha ricevuto dal suo fondatore. Salvezza, speranza, redenzione: parole che manipoliamo allegramente nei nostri pellegrinaggi, ma che a volte risuonano in maniera strana nella situazione personale dei pellegrini. Spetta a noi rivisitarle nella speranza che il pellegrinaggio possa nutrire in modo nuovo la proposta di fede che noi facciamo.

Come può il pellegrinaggio essere oggi un vero cammino di fede nella società attuale? L’autore risponde ispirandosi a tre dimensioni della fede.

1.     Fidarsi del Dio di Gesù Cristo (P. Goffinet percepisce l’urgenza di continuare a “ri-cristianizzare” la nozione stessa di Dio e le nostre pratiche di pellegrinaggio con molto rispetto per le persone e partendo dalla loro situazione di vita).

2.     Nell’affrontare il male e/o “nonostante il male” (le due espressioni non sono equivalenti, ma traducono – ognuna a suo modo – due dimensioni del rapporto con il male che troviamo nei vangeli).

3.     Per una testimonianza evangelica che sia un invito alla speranza (attraverso testimoni che ci svelino il significato della croce e ci dicano come essa ha radicalmente cambiato la loro vita).


The Pilgrim of the Year 2000 Appeals to the Church

Summary

Fr. Goffinet, a theologian, is the Director of Pilgrimages of the Diocese of Namur, Belgium. His talk was presented within the framework of the pastoral concern of the French National Association of Diocesan Directors of Pilgrimages (ANDDP). The association defines itself as a pastoral instrument at the service of pilgrimages and pilgrims within the context of modern times characterized more and more by a “technicalization” that is getting to be daring. In all this, however, there seems to be a religious search for something that is not clearly defined.

The Catholic Church must establish a dialogue with modernity, not only to forcefully call to mind her own convictions, but also to learn from the new cultural context wherein essential values are not lacking.

The author underlines the salvific power which the Church, guided by the Holy Spirit, received from her founder. Salvation, hope, redemption: words that we use generously in our pilgrimages, but which at times sound strange in the personal situation of the pilgrims. It is up to us to reconsider them in the hope that pilgrimages can nourish our proposal of faith in a new way.

How can pilgrimages be a true way of faith in present society? The author answers by recalling three dimensions of faith:

1. Trust in the God of Jesus Christ (Fr. Goffinet perceives the urgency to continue “re- Christianizing” the notion itself of God and our pilgrimage practices with a great respect for people and starting from their own life situation.)

2. In facing evil and/or “in spite of evil” (the two expressions are not equivalent, but they translate – each in its own way – two dimensions of the relationship with evil that we find in the Gospels.)

3. Towards an evangelical witness that is an invitation to hope (through witnesses who reveal the meaning of the cross and tell us that it has radically changed their life). 

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